domingo, 24 de junio de 2007

Great balls of fire

Hier, je suis allé à Ciudad Oculta, la ville cachée. Ciudad Oculta, c'est une des pires favelas de Buenos Aires. Encore un bon plan du Pai...


19.30, rendez-vous devant l'église, Renault 21 break chargé, allez montez les neveux, et on démarre. A neuf entassés dans le break, on est moins nombreux qu'une équipe de foot mais finalement c'est comme si on avait pris deux cartons rouges!

La Pai-mobile démarre péniblement et se balance d'avant en arrière mais avec un caxixi coincé entre le tableau de bord et le pare-brise et du reggae brésilien dans les enceintes, on se croirait presque dans une croisière tropicale. 'Liberdade pra dentro da cabeça', chante Natiruts. Il a raison, c'est le plus important. La liberté, c'est dans la tête...


C'est le soir de la Saint-Jean, et pour la première fois, les gens de la Ciudad Oculta ont décidé d'organiser une petite fête populaire. Le Pai a reçu un coup de fil pour savoir s'il voulait venir avec quelques capoeiristes pour faire une démonstration. Et nous voilà.


La particularité de Ciudad Oculta, c'est qu'elle est dans Buenos Aires, contrairement à toutes les autres favelas ou quartiers défavorisés (ici ils appellent ça villa). Elle s'étend sur tout un quartier et on y accède par des ruelles qui ressemblent à des impasses mais qui n'en sont pas. Il y a du monde qui traìne dans la rue, avec un air pas franchement rassurant, et comme des montagnes d'ordures à chacune des entrées de la villa.


A quelques coins de rue de l'entrée d'Oculta, apparaît Soeur Ilsa. Elle habite là-bas et c'est un des contacts du Pai sur place. Allez Soeur Ilsa, dans le coffre, avec tout le monde et on redémarre! Maintenant on est dix dans l'équipe du Pai, on commence à avoir des chances de le gagner, ce putain de match!


Une fois sur place, on assiste à une typique fête de village. Il y a comme un espace ouvert, une sorte de terrain de football unique poumon entre toutes les petites maisons entassées les unes sur les autres, dans un amas de briques et de tôle. L'unique route asphaltée nous mène là, et pour leur première fête de Saint-Jean, ils ont improvisé une petite estrade et quelques stands qui vendent à boire et a manger. Des enfants en costume dansent la chacarera ou des danses paraguayennes. Même pour ceux qui sont venus avec moi, c'est comme un voyage à l'étranger, on se regarde tous avec des regards étonnés avant de comprendre que la présentatrice au micro parle en guaraní. Après, un type traduit en espagnol. C'est que dans la villa, beaucoup viennent du Paraguay, et de Bolivie aussi.

Il y a aussi une murga, une sorte de défilé avec des tambours, des costumes et des danses qui fait beaucoup penser à un carnaval de Louisiane (si vous êtes jamais allé en Louisiane, faites comme moi, imaginez; sinon, c'est comme une murga...). Et aussi des personnages déguisés avec des masques qui s'appellent les cambás. Ils sont chargés de mettre l'ambiance et courent dans tous les sens pour animer le public. Ils s'arrêtent aussi chaque quelque temps pour se jeter les uns sur les autres et faire des trucs obscènes ou montrer leur cul et crier des cochonneries. Personne n'a réussi exactement à nous expliquer d'où venait la tradition de ces personnages, mais un ami prêtre du Pai, de la villa, nous a dit, un peu gêné, 'c'est pas qu'ils exagèrent quand ils font ce genre de choses, c'est justement ça la tradition'.


La fête est plutôt bon enfant, tout le monde n'arrête pas de nous dire, en partant d'une bonne intention, 'aujourd'hui vous ne risquez rien, c'est un jour de fête'... Il n'y a que les gamins, qui sont un peu incontrôlables et qui s'amusent à lancer des pierres et des pétards sur les gens et les stands de nourriture, malgré les supplications du responsable, en guaraní et en espagnol.

La seule chose qui nous paraît vraiment surréaliste, c'est de voir dans le fond des hordes de gamins qui courent derrière une sorte de ballon enflammé. La balle va, vient, monte, tout d'un coup disparaît entre les enfants et ressort d'un coup de pied au loin. Des fois, elle se rapproche dangereusement du public, puis repart. Personne de nous ne dit rien, mais ça nous met un peu mal à l'aise, ça paraît un peu fou comme jeu. Surtout qu'ils ne font aucun effort et l'envoient régulièrement sur les stands en toile qui vendent de la nourriture d'où les types sortent en courant jeter des seaux d'eau.

Il y a aussi un autre incident qui montre que l'équilibre est fragile. Deux jeunes commencent à discuter et à se chercher, un, deux coups de poing partent, et un des mecs hésite avant de partir en courant s'engouffrer dans les petites ruelles de la villa. L'autre le poursuit, et en un instant ils sont quarante à lui donner la chasse. Ils reviennent ensuite par petits groupes, les mains dans les poches, en sifflotant, capuche sur la tête. Le premier, qui s'est échappé, ne réapparaît jamais...


Les ruelles, à peine de la largeur d'une personne, sont un vrai labyrinthe. L'histoire d'Oculta est surprenante. Quand l'Argentine obtient l'organisation de la Coupe du Monde, en 1978, la dictature militaire en place décide de montrer au monde un visage présentable et en plus de cacher les prisonniers politiques dans les cachots les plus profonds pour qu'on entende pas leurs cris (ils étaient torturés à quelques pas des stades où se jouaient les matchs), ils décident de clôturer le quartier le plus misérable de la capitale avec un mur d'enceinte en béton. Ainsi naît Oculta, oubliée à partir de cet instant par le reste du monde. La ville cachée devient une zone interdite, où n'entrent ni les forces de l'ordre ni les services publics, un trou noir oublié de tous derrière un mur de béton.


Malgré tout, on finit par débuter la roda, bien qu'à moitié paralysés par la longue attente dans le froid. Ce sera court. Peut-être la plus mauvaise démonstration qu'on ait fait de notre vie, mais bon... Au froid s'ajoute l'obscurité, presque totale; on esquive les coups sans vraiment savoir quoi ni comment. En plus, le sol est mou, c'est de la terre humide et à chaque appui sur les mains, on s'enfonce. Il faut aussi faire attention aux enfants ou même aux chiens qui traversent tranquillement au milieu de la roda. Plusieurs fois, on interrompt le jeu pour sauver un petit de trois ans qui vient sauter et crier parmi nous, juste entre les jambes des capoeiristes.
Mais le meilleur souvenir restera pour tous cette soudaine sensation de lumière et de chaleur intense: la boule de feu est de retour! Pendant que les gamins déchaînés se lancent au milieu de la roda à la poursuite de la boule de feu, on se remet de l'émotion et essaie de recommencer à jouer des instruments. De son côté, le présentateur est remonté sur l'estrade, au micro, pour essayer vainement de convaincre 'le responsable de la boule de feu d'éviter de la lancer sur le public'...

La surprise est passée. C'est pas grave. La roda, c'est comme la vie, elle doit continuer. On va essayer de faire de notre mieux avec les conditions qu'on a et la fête va recommencer, insh'allah. Mais très vite, la boule de feu réapparaît dans la roda. Mieux, il y en a deux. Esquiver à la fois une meia lua de compaso et une boule de feu, c'est plus de la capoeira, c'est Street Fighter... Pendant qu'une des boules (de feu) passait entre mes jambes, l'autre sifflait à un centimètre de la tête de mon compagnon de jogo, qui s'il n'avait pas déjà le crâne rasé aurait eu une excellente raison de le faire. La seule différence avec le jeu vidéo c'est qu'aucun d'entre nous n'est Ken ou Dhalsim alors on ne peut qu'éviter les boules de feu, c'est quand même un peu frustrant.

Après trois ou quatre interruptions, on se regarde et on tombe tous d'accord sans un mot: on lâche l'affaire. Les conditions sont vraiment difficiles et l'énergie est un peu retombée avec tout ça. Et comme pendant qu'on essayait de faire fonctionner cette roda les stands de nourriture on tout vendu, on n'a plus grand chose à faire ici, d'autant plus qu'il se fait tard.
Retour donc à la Pai-mobile où le Pai a eu la bonne idée de stocker quelques bouteilles de vin et même une sorte de mélange de cognac aromatisé au café. Ça tombe bien parce que rien à manger et rien à boire perdu au milieu d'Oculta, ça commence à être moins un peu moins drôle.


Alors on s'entasse de nouveau dans la voiture et cette fois c'est mon tour d'être dans le coffre, au milieu des bouteilles de vin maintenant vides et des bidons de kérosène. Le poids n'empêche visiblement pas le Pai de conduire comme Starsky et Hutch et on se met à hurler avec mes deux compagnons du coffre pour qu'il n'écrase pas un jeune d'Oculta en faisant la marche arrière.

Le type s'est sauvé à quelques centimètres, heureusement pour nous parce que là, oui, la ballade serait partie en couille. Et même si c'est vrai que le plus important c'est 'liberdade pra dentro da cabeça', je suis quand même content d'être sorti d'Oculta.


martes, 5 de junio de 2007

Más personajes

Partout où je vais, je me rends compte que la capoeira est une famille et qu'on partage un langage commun. A l'école de photo, par exemple, j'ai fini par rencontrer des gens sympas, et on commence maintenant à prendre les téléphones et à se voir en dehors des cours. A la capoeira par contre, depuis le premier jour où j'ai débarqué à une roda, un vendredi soir, ils m'ont tout de suite invité à rester avec eux et à aller manger un morceau et à boire des bières à la parrilla du coin. Depuis, c'est la même chose tous les vendredis, et j'ai jamais réussi à revenir me coucher avant 4h du mat...

Chaque fois, à la parrilla, on discute et on boit beaucoup de bière, un coup une brune, un coup une blonde, et on rigole surtout. On parle aussi de la roda. Comme dans les bistrots, on refait le match après le coup de sifflet final.



A la Parrilla de los Amigos (qui fait le coin de la rue de l'académie de capoeira), comme dans d'autres vues précedemment, il y a plein de personnages, surtout le vendredi. Mon préféré, c'est Toni, personnage inamovible de la parrilla. Il a pratiquement 70 ans, il passe sa nuit à boire là et vient tout le temps parler avec nous. Il dit que les autres vieux sont des cons et qu'ils comprennent rien. Comme il s'emmerde avec eux, il préfère venir parler avec nous. Il a aussi tenu à nous montrer que malgré son âge il était encore jeune et il s'est mis à faire des mouvements de gymnastique et à toucher ses pieds avec ses mains.

Il connaît pas mal de choses et a beaucoup vécu. Avec moi, il s'obstine à parler en français mais au fur et à mesure que les verres passent, je le comprends de moins en moins. Chaque fois, il nous invite à quelques bouteilles en promettant que ce sont les dernières et qu'il va aller se coucher.

Puis il revient nous inviter à d'autres...



Mais la plupart des personnages se trouvent autour de la table où je suis assis. Dans le groupe de capoeira aussi, comme dans les parrillas (et finalement partout, dès qu'on cherche un peu), il y a plein de personnages.


Martín, c'est le professeur, il est responsable du groupe. Comme c'est un vrai argentin et qu'il habite juste derrière la porte de verre qui sépare la maison de la salle d'entraînement, les jours de match, le cours s'interrompt à chaque but de Boca et il court comme un fou voir le ralenti à la télé... En fait, l'académie de capoeira, c'est probablement un ancien garage, avec un grand rideau de fer noir qu'on peut ouvrir l'été, et qui donne sur la rue. A l'intérieur, le sol est en carreaux noirs et blancs posés en losange et les murs jaunes ont aussi des carreaux jusqu'à mi-hauteur. Un côté de la salle a été peint en bleu et sur l'autre, celui qui est derrière la bateria de instrumentos les jours de roda, une grande fresque représente une rue du Pelourinho, à Salvador de Bahia.


Les jours de roda, on voit apparaître el Mudo, le muet. On le voit, mais on l'entend pas. Il est plutôt sympa mais si on l'appelle comme ça, c'est qu'il parle jamais. Ni pendant les entraînements, ni pendant la roda, ni quand on va boire un verre après. Mais un autre pote du groupe m'a raconté que quand il le croise sur le chat, sur internet, il n'arrête pas. Il se met à raconter des tas de choses et les écrans de texte défilent sans plus finir.


Il y a aussi Maluco, le mauvais. C'est vrai qu'il a la carrure du mauvais. Regard sombre, cheveux et barbe drus, voix grave et une bonne centaine de kilos. Il pourrait faire le méchant s'il voulait. Mais c'est le sage, le philosophe de la capoeira. Il refuse l'aggressivité inutile dans le jeu, les acrobaties sans queue ni tête, les disputes stériles avec les autres groupes, parler des autres et critiquer sans fondement. Contrairement à certains, il n'accorde pas beaucoup d'importance aux passages de cordes et de grades. L'important, pour lui, est de se sentir prêt, pas de monter les échelons le plus vite ou de se comparer. On a pas mal discuté. Probablement un repenti d'une autre époque, j'ai pensé. A raison. C'est un de ceux que j'aime le plus, il a un bon fond et il connaît la vie.



Mais le plus étonnant de tous, c'est un type d'une cinquantaine d'années. Un grand bonhomme, pratiquement chauve et un peu costaud, qui se débrouille pas mal dans le jeu mais ne s'encombre pas de trop de subtilité. Dès qu'il peut, il rentre dedans.

On avait déjà discuté un peu, mais l'autre jour je me suis retrouvé assis près de lui à la parrilla où on boit des bières le vendredi soir. Il m'a raconté comment il a connu la capoeira au Brésil, et comment il a eu un coup de coeur. A son retour en Argentine, il a commencé immédiatement. Il a 47 ans et ça fait bientôt sept ans qu'il s'entraîne. Quand je lui ai dit mon âge, il a levé son verre et il m'a dit tout content "ahh, pero sos un viejo de mierda!". Tout de suite, il se sentait moins seul. Merci mon pote...


Ensuite il m'a demandé ce que je faisais dans la vie. J'ai raconté. Et je lui demande,


- Et toi?


- Je suis père.


J'ai pensé "et alors? et si à 47 ans il a pas encore d'enfants, quand est-ce qu'il pense en avoir?" Il a dû voir ma tête parce qu'il a rajouté:


- Père, je veux dire, prêtre.


Et là, heureusement que j'étais assis... Moi je croyais qu'on l'appelait o Pai parce qu'il était de l'âge d'être le père de la plupart des gens du groupe...



Il faut le voir pour le croire, c'est un vrai personnage. Les autres m'ont raconté qu'il organise même des rodas sur le parvis de son église, et depuis peu, il a réquisitionné la salle à manger de la paroisse pour donner un cours de capoeira le lundi après-midi. Après la roda du vendredi, il gare son vieux break devant la terrasse de la parrilla, il baisse les vitres et met son autoradio à fond pendant qu'il mange une bonne portion de steak et enchaîne bière sur bière.


Une fois où le Pai était resté tard et qu'il n'avait pas sa voiture, il se sert encore une bière et voit arriver au bout de la rue son colectivo. Et là, il saute comme un fou, avale d'un coup les trois quarts de la bière et commence à courir dans la rue en hurlant. Puis il se poste au milieu de la route, les bras en croix, en criant au chauffeur de s'arrêter.

Le pauvre type fait de son mieux et le Pai se jette sur le côté et attrape la porte du bus au vol. C'est vrai que son colectivo passe pas très souvent, mais bon... Même moi je sais que c'est dangereux! Le pire, c'est que le colectivo a à peine le temps de redémarrer que le Pai saute de nouveau en dehors en courant.
Il avait bien sûr oublié son sac...

Le chauffeur, visiblement soulagé de voir redescendre ce passager excité, en a profité pour partir vite fait, et le Pai a dû revenir, la tête basse, se rasseoir à la table où il s'est consolé en terminant sa bière. Bien sûr, pendant que tout le monde se mettait à le charrier et à l'imiter de nouveau au milieu de la rue en faisant de grands signes de croix et en criant:

"Au nom de Dieu, je t'ordonne de t'arrêter!! Au nom de Dieu et par le Saint-Esprit, arrête ce bus tout de suite!!!"

lunes, 4 de junio de 2007

Get on the bus or die tryin' - 80 cent

Des nouvelles.

De Telerman? Il doit être en train de ranger ses affaires, c'etait l'élection hier et il sera pas au second tour...
De moi? Bien, je reviens d'Uruguay où j'ai passé quelques jours avec deux potes. On est allé rendre visite au groupe de capoeira Mucumbé qui nous avait invité. En quelques heures, je suis passé d'une table de restaurant de Palermo, le quartier à la mode de Buenos Aires où j'ai diné avec une écrivaine française à l'arrière du vieux scooter fatigué du mestre de Mucumbé, avec des berimbaus qui dépassent de tous les côtés, en train d'éviter les trous sur les routes du Cerro, un quartier un peu défavorisé de Montevideo.


Montevideo, c'est un village. Ça change de Buenos Aires, la mégalopole bruyante. En dehors du centre, les quartiers sont résidentiels, il y a peu de commerces de cafés et de gens. D'ailleurs, là-bas, tout va moins vite, à commencer par les voyages en colectivo, les bus. Alors qu'ici, les chauffeurs roulent comme des fous même si quand il y a de la circulation on arrive pas beaucoup plus vite, juste avec une petite envie de gerber... Les types se croient dans un jeu vidéo et quand ils roulent doucement, c'est qu'il se passe quelque chose. L'autre jour j'étais surpris du calme du chauffeur et quand j'ai regardé pour voir s'il ressemblait à un moine bouddhiste, je me suis rendu compte que le bâtard répondait à ses SMS...

Bon quelque part, je les comprends, il y a quoi craquer à voir passer toute la journée des gens qui disent ochenta. Pas bonjour, pas au revoir, ochenta. Pas merci non plus, ochenta. Des fois ça change, dos de setenta y cinco, putain fait chier, on s'était habitué à ochenta, pourquoi ils viennent demander des trucs bizarres?? Ochenta, quatre-vingt centimes, c'est le tarif standard du bus. Il y a un moins cher et un plus cher pour les trajets longs, mais presque toute la journée, le chauffeur voit monter des gens qui disent ochenta et rien d'autre. Ou alors des fois :

- Tu passes par Córdoba?

- Oui.

- Ochenta.


Alors si je suis pas pressé, je préfère aller à pied...