19.30, rendez-vous devant l'église, Renault 21 break chargé, allez montez les neveux, et on démarre. A neuf entassés dans le break, on est moins nombreux qu'une équipe de foot mais finalement c'est comme si on avait pris deux cartons rouges!
La Pai-mobile démarre péniblement et se balance d'avant en arrière mais avec un caxixi coincé entre le tableau de bord et le pare-brise et du reggae brésilien dans les enceintes, on se croirait presque dans une croisière tropicale. 'Liberdade pra dentro da cabeça', chante Natiruts. Il a raison, c'est le plus important. La liberté, c'est dans la tête...
C'est le soir de la Saint-Jean, et pour la première fois, les gens de la Ciudad Oculta ont décidé d'organiser une petite fête populaire. Le Pai a reçu un coup de fil pour savoir s'il voulait venir avec quelques capoeiristes pour faire une démonstration. Et nous voilà.
La particularité de Ciudad Oculta, c'est qu'elle est dans Buenos Aires, contrairement à toutes les autres favelas ou quartiers défavorisés (ici ils appellent ça villa). Elle s'étend sur tout un quartier et on y accède par des ruelles qui ressemblent à des impasses mais qui n'en sont pas. Il y a du monde qui traìne dans la rue, avec un air pas franchement rassurant, et comme des montagnes d'ordures à chacune des entrées de la villa.
A quelques coins de rue de l'entrée d'Oculta, apparaît Soeur Ilsa. Elle habite là-bas et c'est un des contacts du Pai sur place. Allez Soeur Ilsa, dans le coffre, avec tout le monde et on redémarre! Maintenant on est dix dans l'équipe du Pai, on commence à avoir des chances de le gagner, ce putain de match!
Une fois sur place, on assiste à une typique fête de village. Il y a comme un espace ouvert, une sorte de terrain de football unique poumon entre toutes les petites maisons entassées les unes sur les autres, dans un amas de briques et de tôle. L'unique route asphaltée nous mène là, et pour leur première fête de Saint-Jean, ils ont improvisé une petite estrade et quelques stands qui vendent à boire et a manger. Des enfants en costume dansent la chacarera ou des danses paraguayennes. Même pour ceux qui sont venus avec moi, c'est comme un voyage à l'étranger, on se regarde tous avec des regards étonnés avant de comprendre que la présentatrice au micro parle en guaraní. Après, un type traduit en espagnol. C'est que dans la villa, beaucoup viennent du Paraguay, et de Bolivie aussi.
Il y a aussi une murga, une sorte de défilé avec des tambours, des costumes et des danses qui fait beaucoup penser à un carnaval de Louisiane (si vous êtes jamais allé en Louisiane, faites comme moi, imaginez; sinon, c'est comme une murga...). Et aussi des personnages déguisés avec des masques qui s'appellent les cambás. Ils sont chargés de mettre l'ambiance et courent dans tous les sens pour animer le public. Ils s'arrêtent aussi chaque quelque temps pour se jeter les uns sur les autres et faire des trucs obscènes ou montrer leur cul et crier des cochonneries. Personne n'a réussi exactement à nous expliquer d'où venait la tradition de ces personnages, mais un ami prêtre du Pai, de la villa, nous a dit, un peu gêné, 'c'est pas qu'ils exagèrent quand ils font ce genre de choses, c'est justement ça la tradition'.
La fête est plutôt bon enfant, tout le monde n'arrête pas de nous dire, en partant d'une bonne intention, 'aujourd'hui vous ne risquez rien, c'est un jour de fête'... Il n'y a que les gamins, qui sont un peu incontrôlables et qui s'amusent à lancer des pierres et des pétards sur les gens et les stands de nourriture, malgré les supplications du responsable, en guaraní et en espagnol.
La seule chose qui nous paraît vraiment surréaliste, c'est de voir dans le fond des hordes de gamins qui courent derrière une sorte de ballon enflammé. La balle va, vient, monte, tout d'un coup disparaît entre les enfants et ressort d'un coup de pied au loin. Des fois, elle se rapproche dangereusement du public, puis repart. Personne de nous ne dit rien, mais ça nous met un peu mal à l'aise, ça paraît un peu fou comme jeu. Surtout qu'ils ne font aucun effort et l'envoient régulièrement sur les stands en toile qui vendent de la nourriture d'où les types sortent en courant jeter des seaux d'eau.
Il y a aussi un autre incident qui montre que l'équilibre est fragile. Deux jeunes commencent à discuter et à se chercher, un, deux coups de poing partent, et un des mecs hésite avant de partir en courant s'engouffrer dans les petites ruelles de la villa. L'autre le poursuit, et en un instant ils sont quarante à lui donner la chasse. Ils reviennent ensuite par petits groupes, les mains dans les poches, en sifflotant, capuche sur la tête. Le premier, qui s'est échappé, ne réapparaît jamais...
Les ruelles, à peine de la largeur d'une personne, sont un vrai labyrinthe. L'histoire d'Oculta est surprenante. Quand l'Argentine obtient l'organisation de la Coupe du Monde, en 1978, la dictature militaire en place décide de montrer au monde un visage présentable et en plus de cacher les prisonniers politiques dans les cachots les plus profonds pour qu'on entende pas leurs cris (ils étaient torturés à quelques pas des stades où se jouaient les matchs), ils décident de clôturer le quartier le plus misérable de la capitale avec un mur d'enceinte en béton. Ainsi naît Oculta, oubliée à partir de cet instant par le reste du monde. La ville cachée devient une zone interdite, où n'entrent ni les forces de l'ordre ni les services publics, un trou noir oublié de tous derrière un mur de béton.
Malgré tout, on finit par débuter la roda, bien qu'à moitié paralysés par la longue attente dans le froid. Ce sera court. Peut-être la plus mauvaise démonstration qu'on ait fait de notre vie, mais bon... Au froid s'ajoute l'obscurité, presque totale; on esquive les coups sans vraiment savoir quoi ni comment. En plus, le sol est mou, c'est de la terre humide et à chaque appui sur les mains, on s'enfonce. Il faut aussi faire attention aux enfants ou même aux chiens qui traversent tranquillement au milieu de la roda. Plusieurs fois, on interrompt le jeu pour sauver un petit de trois ans qui vient sauter et crier parmi nous, juste entre les jambes des capoeiristes.
Mais le meilleur souvenir restera pour tous cette soudaine sensation de lumière et de chaleur intense: la boule de feu est de retour! Pendant que les gamins déchaînés se lancent au milieu de la roda à la poursuite de la boule de feu, on se remet de l'émotion et essaie de recommencer à jouer des instruments. De son côté, le présentateur est remonté sur l'estrade, au micro, pour essayer vainement de convaincre 'le responsable de la boule de feu d'éviter de la lancer sur le public'...
La surprise est passée. C'est pas grave. La roda, c'est comme la vie, elle doit continuer. On va essayer de faire de notre mieux avec les conditions qu'on a et la fête va recommencer, insh'allah. Mais très vite, la boule de feu réapparaît dans la roda. Mieux, il y en a deux. Esquiver à la fois une meia lua de compaso et une boule de feu, c'est plus de la capoeira, c'est Street Fighter... Pendant qu'une des boules (de feu) passait entre mes jambes, l'autre sifflait à un centimètre de la tête de mon compagnon de jogo, qui s'il n'avait pas déjà le crâne rasé aurait eu une excellente raison de le faire. La seule différence avec le jeu vidéo c'est qu'aucun d'entre nous n'est Ken ou Dhalsim alors on ne peut qu'éviter les boules de feu, c'est quand même un peu frustrant.
Après trois ou quatre interruptions, on se regarde et on tombe tous d'accord sans un mot: on lâche l'affaire. Les conditions sont vraiment difficiles et l'énergie est un peu retombée avec tout ça. Et comme pendant qu'on essayait de faire fonctionner cette roda les stands de nourriture on tout vendu, on n'a plus grand chose à faire ici, d'autant plus qu'il se fait tard.
Retour donc à la Pai-mobile où le Pai a eu la bonne idée de stocker quelques bouteilles de vin et même une sorte de mélange de cognac aromatisé au café. Ça tombe bien parce que rien à manger et rien à boire perdu au milieu d'Oculta, ça commence à être moins un peu moins drôle.
Alors on s'entasse de nouveau dans la voiture et cette fois c'est mon tour d'être dans le coffre, au milieu des bouteilles de vin maintenant vides et des bidons de kérosène. Le poids n'empêche visiblement pas le Pai de conduire comme Starsky et Hutch et on se met à hurler avec mes deux compagnons du coffre pour qu'il n'écrase pas un jeune d'Oculta en faisant la marche arrière.
Le type s'est sauvé à quelques centimètres, heureusement pour nous parce que là, oui, la ballade serait partie en couille. Et même si c'est vrai que le plus important c'est 'liberdade pra dentro da cabeça', je suis quand même content d'être sorti d'Oculta.
