Sinon, je vais à la parrilla. La parrilla, c'est l'endroit où on fait des grillades. Des fois, quand je reviens tard de la capoeira et que j'ai la dalle, c'est là que je vais manger un bon morceau de viande. Ma parrilla, elle est tout près de la chambre où j'habite, elle fait le coin de la rue. Je l'aime bien, ma parrilla.
Il y a quelques tables sur le trottoir, d'où on voit les chauffeurs de taxi moustachus s'arrêter au feu rouge et regarder, ou bien les jeunes en Fiat 127 tunée ( un modèle dont personne ne se souvient qui a succédé à la Fiat 500), avec des néons verts, bleus ou violets qui flashent sur l'asphalte. Au coin de la rue, on voit aussi les colectivos, ces vieux bus rouillés qui passent dans un vacarme assourdissant (il y a des maisons qui se sont effondrées à cause de ça).
Ma parrilla, c'est une petite parrilla de quartier sans prétention, il n'y a même pas le nom sur la tenture. C'est une tenture vert-gris, toute trouée, qui laisse passer les gouttes de pluie, mais c'est pas grave parce qu'ici, il ne pleut pas, normalement. Sauf depuis que le monde est devenu anormal...
Ma parrilla, elle est pleine de personnages. Je les aime bien ces personnages, aussi. Il y a le flaco, grand et maigre, un peu édenté, avec les cheveux longs. Il est sympa, le flaco, avec son air un peu trop fier de porteño, les Argentins de Buenos Aires. Il y a aussi Andrés, le vieux, gros, chauve, au pas lourd qui est le préposé à la parrilla (c'est aussi le nom de la grille où cuit la viande), installée au milieu de la salle, à la différence du reste de la cuisine. Il parle peu, presque timide quand il doit demander quelque chose et presque bourru quand on lui dit que la viande était bonne, se contentant de répondre avec un simple 'oui'. Mais il fait admirablement bien les grillades.
Il y a le chat, qui énerve les gros chiens que les voisines en talons ont beaucoup de mal à retenir, sur le trottoir défoncé. Le chat, Leti le déteste d'ailleurs. Leti, c'est la jeune serveuse, efficace, mais toujours pressée, même quand elle discute avec toi ou quand tu vas lui donner le pourboire. A fond dans son job, mais sympa. L'autre serveuse, qui a la grippe et qui fait tomber un plat sur deux quand elle débarrasse, je connais pas son nom.
Ma parrilla, elle n'a pas vraiment d'horaire, on sert les gens tant qu'ils arrivent ou bien jusqu'à ce que le vieux Andrés se fatigue et sorte fumer clope sur clope, effondré sur une chaise, sur le trottoir, pour retarder le moment où il doit aller nettoyer la parrilla. Les clients qui sont dedans rigolent fort et parlent avec les mains. Pour se dire au revoir, c'est une bise sur la joue, aussi bien pour les hommes que les femmes. Ça atterrait mon ami Lua qui me disait 'qu'est-ce que c'est que ce pays de pédés, au Brésil les hommes ils s'embrassent pas, au plus un abraço, et encore, pas tous les jours!'
A l'intérieur de ma parrilla, il y a une photo de toute l'équipe de River Plate, dédicacée par les joueurs pour le personnel de la parrilla. Fin de la discussion football. C'est comme une profession de foi. Et tant pis si les clients qui préfèrent Boca Juniors ne viendront jamais. C'est comme PSG-OM, en cent fois pire.
Quand c'est bientôt l'heure de fermer, ils commencent à mettre des chansons populaires au son du bandonéon (petit accordéon) et enfin des rythmes plus tropicaux comme des vallenatos ou du merengue.
Ma parrilla, finalement, elle n'est pas très différente des autres parrillas, elle n'a rien de spécial. Mais elle est au coin de la rue et je l'aime bien.

